Repas, manger est un acte politique

Michel Sourrouille, auteur en 2017 du livre « On ne naît pas écolo, on le devient », a décidé avant de mourir de partager sa pensée avec tous les Internautes qui fréquentent ce blog biosphere. La parution se fera chaque jour pendant les mois de juillet-août. Il dédie ce livre aux enfants de ses enfants, sans oublier tous les autres enfants… car nous partageons tous la même maison, la Terre, si belle, si fragile

Repas, manger comme acte profondément politique

Cela ne me dérange pas du tout de faire tout un repas dans l’assiette à soupe. Chez mon grand-père paternel, nous retournions même l’assiette en fin de repas pour manger sur le fond un morceau de clafoutis. Il faut rester simple, faire attention au contenant, et bien sûr aussi au contenu. Aujourd’hui, je ne prends plus de lait au petit-déjeuner depuis que j’ai pris conscience que je prenais la place du veau sous la mère. Je ne bois plus du tout de café, même « éthique », depuis que je me suis rendu compte que ces cultures d’exportation se font au détriment des cultures vivrières et de la sécurité alimentaire de lointains pays. J’ajoute simplement de la chicorée à de l’eau chaude. Je croque de temps en temps un morceau de chocolat, je me dis que nul n’est parfait. Et quand j’utilise un micro-onde, ce n’est pas le mieux pour économiser le nucléaire. Ma façon de me nourrir, considérée à première vue comme de l’ordre du privé, a pourtant une importance globale.

Si j’utilise une feuille de thé, un peu de sucre et de l’eau bouillante, puis que j’en bois le produit, je soutiens le prix du thé et du sucre et, plus indirectement, j’interfère dans les conditions de travail au sein des plantations de sucre et de thé dans les pays en voie de développement. Pour chauffer l’eau, j’ai probablement utilisé du bois ou de l’électricité ou un autre type d’énergie, et ce faisant, je prends part à la grande controverse concernant l’utilisation de l’énergie. J’utilise de l’eau et prends aussi part à une myriade de problèmes politiquement brûlants qui concernent les réserves d’eau. J’ai donc une influence politique quotidienne. Je peux par exemple penser que les pays en voie de développement ne doivent pas exporter le thé, mais plutôt produire plus de nourriture…[Arne Naess, Ecologie, communauté et style de vie (1ère édition 1976, éditions MF 2008)] 

L’écologie se retrouve dans mon bol ou mon assiette. Les conférences internationales sur le climat ne servent à rien si l’ensemble des citoyens du monde ne prennent pas conscience que c’est par mes gestes quotidiens que je favorise ou non les émissions de gaz à effet de serre. Or le poste le plus important des dépenses d’un foyer économe en énergie est normalement l’alimentation ; il faut bien alimenter notre chaudière personnelle, jour après jour. Mais avec modération.

Dans mon couple, nous limitons notre consommation de viande et privilégions la consommation de volaille dont l’impact climatique est moindre. Nous adoptons chaque lundi le régime végétarien en adéquation avec un mouvement (inter)national : l’élevage est pour beaucoup dans les émissions de gaz à effet de serre. Nous ne mangeons quasiment plus de plats préparés et de conserves industrielles, cuisinant de préférence des aliments bruts. Et je réfléchis beaucoup pour ne plus faire de déchets alimentaires, j’achète juste ce qu’il faut et je sais maintenant accommoder les restes. Boire l’eau de cuisson du riz est d’ailleurs bénéfique. Nous limitons notre alimentation le soir. Je pratique une certaine restriction alimentaire, mais je devrais jeûner plus souvent. Nous avons tous nos limites comportementales, même quand nous avons une claire conscience des limites de la planète. Si nous achetons sur le marché local, malheureusement nous ne participons pas d’une AMAP (association pour le maintien d’une agriculture paysanne). J’ai planté plus de quarante arbres fruitiers, mais mon verger est à 35 km d’Angoulême ; difficile de faire revivre l’autoproduction alimentaire en ville. Mais il faudra bien y arriver un jour, certains s’y mettent déjà, les poules vont envahir les arrière-cours ! La sobriété alimentaire est essentielle. Elle a des liens étroits non seulement avec le réchauffement climatique, mais avec la possibilité de se nourrir demain.

Les questions devraient nous assaillir chaque fois que nous portons un aliment à notre bouche. L’agriculture biologique pourra-t-elle nourrir plus de 10 milliards de personnes en 2100 ? Quelle symbolique alimentaire promouvoir, un jeûne pour le climat le premier jour de chaque mois ? Faudrait-il décréter collectivement la semaine sans viande dans les établissements scolaires ? Faut-il que je sois omnivore, végétarien, végétalien ou flexivore ? A chacun d’en juger, je ne suis pas dans ton assiette.

(à suivre… demain sur ce blog biosphere)

Déjà paru :

On ne naît pas écolo, on le devient, introduction

Abécédaire, la façon la plus simple pour s’y retrouver

Abeille, qui ne pique que si on l’embête

Abondance, s’éloigne dès qu’on lui court après

Absolu, un mot à relativiser, un mot indispensable

Acteurs absents, dont on a eu tort d’ignorer l’existence

Adolescence, moment de révolte ou de soumission ?

Alcool, dur pour un écolo de refuser de trinquer !

Amour, une construction sociale trop orientée

Animal, une facette de notre humanité trop ignorée

Austérité, mot qui fait peur et pourtant source de bonheur

Barbe, un attribut des hommes qu’on voulait faire disparaître

Cannabis, une dépénalisation qui créerait l’usage

Chasse, activité dénaturée par des chasseurs motorisés

Compétition, système inhumain au service d’une société inhumaine

Croissance, l’objectif économique le plus débile que je connaisse

Démographie, le problème central qui est systématiquement ignoré

Devoir, la contre-partie nécessaire de nos droits

Doryphore, symbole d’une agriculture post-moderne

École obligatoire et gratuite, une entreprise de déculturation

Écologiste en devenir, notre avenir commun

Électricité, les inconvénients d’un avantage

Ethnologie, la leçon primordiale des aborigènes

Eugénisme, engendrer de bonne façon est-il condamnable ?

Euthanasie, mourir de belle manière comme heureuse conclusion

Féminisme, on ne naît pas femme, on le devient

Futur, il sera à l’image de notre passé !

Génériques, l’achat au meilleur rapport qualité/prix

Homoparentalité, la stérilité n’est pas une damnation

Interaction spéculaire, je fais ainsi parce que tu fais de même

IVG, une mauvaise expérience par manque d’expérience

Logement, une maison à la mesure de nos besoins réels

Loisirs, plutôt les échecs que le match de foot à la télé

Mariage pour tous, l’oubli du sens des limites

Militantisme, une construction de soi qui ne va pas de soi

Mobilité, aller moins loin est bien plus rapide

Musée, pas besoin du passé pour être un vrai artiste

Objecteur de conscience j’ai été, je suis, je serai

Pêche, une activité artisanale devenue un massacre de masse

Peine de mort, abolie un jour, tentation toujours

Philosophie, les valeurs de l’écologie profonde

Portable, suis-le le seul à ne pas en avoir ?

Publicité, une agression qui touche à l’acharnement

Recherche sans développement, refondation de la science

Religions, un frein à notre réflexion

 

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11 réflexions sur “Repas, manger est un acte politique”

  1. Le premier acte et le plus important à accomplir pendant le repas, étant de couper la télé afin de ne plus se laisser mouliner le cerveau par l’UmPs !

    1. Parti d'en rire

      Pas d’accord ! Le premier acte et le plus important à accomplir avant le repas, c’est la prière. Oh mon dieu bénissez ce divin repas et patati et patata.
      En attendant, je vois bien que tu es là en manque d’appétit. Ou d’inspiration, c’est comme tu préfères. Si le plat du jour ne te convient pas il faut le dire, tu rendras service au Chef. Tu pourrais quand même lui faire honneur, sinon à quoi ça sert qu’il se décarcasse ? Je sais pas moi, tu devrais bien pouvoir trouver un lien avec… je sais pas moi… tiens les migrants pour changer.
      À moins que t’en ai soupé, de bouffer du migrant.

  2. Politique et sacré

    Tout est politique, c’est bien ce qu’on dit ! Ne serait-ce que marcher, c’est politique.
    Dormir aussi, c’est politique. La sieste est politique ! C’est Libé qui le dit.
    ( L’art de la sieste (3). Un acte très politique – Libération – 30 juillet 1997 )
    Baiser aussi, c’est politique. Et ce n’est pas ici qu’on dira le contraire
    ( Faire l’amour est un acte politique – unesdoc.unesco )
    Et même respirer est devenu un acte politique. Un acte de révolution, s’il vous plait !
    Non non c’est pas des conneries, vous pouvez vérifier.
    Et bien sûr, rire aussi c’est politique. Faut vraiment être perdu pour en douter !
    ( Le rire est-il devenu plus politique ? – Le Monde – 26 juillet 2017 )

    Mais manger est bien plus qu’un acte politique. C’est Michel Serres qui le dit :
    – « Manger est un acte politique et sacré ».
    Reste à voir dans toute cette pagaille, si tout est sacré. 🙂

    1. Régis Debray

      Deux choses menacent une société : le sacré et le profane.
      Si tout est sacré, nous sommes congelés, si rien ne l’est, nous sommes liquéfiés. Tout est dans le dosage.

    2. Régis Debray

      « La sacralité, c’est un peu, pardonnez-moi l’expression, le thermomètre dans le cul d’une société. […] Le sacré engorge les sociétés sans Dieu. […] le sacré est un mutant. Il grandit, décline et se déplace sans cesse. […] Aujourd’hui, ce sacré sociopolitique cède la place à une religion de la nature préchrétienne qui fait de la nature un être vivant. Cela déteint sur l’Eglise catholique, qui condamne la contraception et les biotechnologies au nom d’un ordre naturel sacralisé et transcendant. […]
      Cela dit, peut-être la sacralisation de la nature, via l’angoisse écologique, donnera-t-elle son plus grand dénominateur commun aux peuples désunis de la planète. C’est ce que j’appelle le sacré du printemps, sur lequel se termine ma traversée. »
      ( Que nous reste-t-il de sacré ? – lepoint.fr 20/01/2012 )

  3. Didier BARTHES

    L’agriculture biologique nous permettra-t-elle de nourrir 10 milliards de personnes ?
    Ah mais on a essayé depuis tout temps jusqu’au début du 20ème siècle et on a nourri 1,6 milliards de personnes en défrichant énormément.
    Alors en nourrir 10 tout en respectant la nature ? On se moque de nous ! Je sais bien que certains veulent nous faire manger des insectes (aux pesticides ?)
    Les militants qui nous vantent l’agriculture biologique mélangent les arguments sur la santé et les arguments sur la capacité à nourrir. Ils ont aussi la fâcheuse tendance à étendre à toutes la planète les résultats obtenus dans des conditions particulières sur des parcelles test et à supposer un monde parfait : sans incident, sans incompétence, sans gaspillage, sans tricherie et avec toutes ces hypothèses bien peu plausibles, ils nous disent : ca peut marcher !

    1. En fait, tout dépend déjà de ce qu’on entend par “respecter la nature“. Si on considère qu’arracher le moindre brin d’herbe et/ou que tuer un moustique c’est déjà une atteinte à la nature, si ce n’est la Nature, un manque de respect envers Elle … alors c’est sûr que ça ne va pas le faire. En attendant, c’est bien vrai ça, qu’on mélange un peu tout.
      Santé, peur de s’empoisonner, de mourir, éthique, économie, politique, agronomie etc.
      C’est comme avec ces délicieux insectes, si riches en protéines et je ne sais plus quoi… si on ne veut y voir que les pesticides, et/ou l’huile de friture, sans parler des papattes peu ragoutantes… alors là encore ça ne va pas le faire. Par contre si on imagine une production industrielle, en Bio… bien respectueuse et tout et tout… et si on accepte de changer ses habitudes, pour l’assiette comme pour le reste… alors là peut-être que ça pourrait être différent.

    2. – L’élevage d’insectes en France : une industrie qui cartonne
      ( agroequipement-energie.fr – Publié le 2 novembre 2021 )

      Manger des insectes c’est le Top de l’acte politique. Que du plus !
      C’est bon pour la planète, et Dieu sait combien c’est important, c’est plein de protéines etc. et en plus c’est bon, dit-on. Cerise sur le cake, les religions ne trouvent a priori rien à redire à ce qu’on en mange. Que demande le Peuple ?

  4. Esprit critique

    La religion, depuis très longtemps, nous dicte ce que nous devons mettre et ne pas mettre dans nos assiettes. L’écologie aussi, évidemment, puisque c’en est une, religion.
    Et tout naturellement voilà donc que la politique s’en mêle. Ou s’emmêle.
    « Tout est politique », nous dit-On ! Et nous de répéter, comme des perroquets. Pourtant, il y a tout juste un demi siècle, un grand homme politique déclarait : « Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout. » (Machiavel). Et nous, comme des cons, de la laisser mettre son nez partout. Résultat : « Si tout est politique, rien ne l’est. »
    Ce qui veut dire qu’aujourd’hui, on peut très bien dire n’importe quoi. Vu que nous pataugeons en pleine confusion.

    1. Parti d'en rire

      C’est ainsi qu’on peut entendre, de tous les côtés, toutes sortes de gens qui nous disent que «Manger est un acte politique».
      Comme ici Michel Sourrouille, pour commencer.
      Comme ce jeune cuisinier, Victor Mercier, célèbre grâce à une émission TV.
      Comme ce critique gastronomique encore plus célèbre, Périco Légasse.
      Comme Carlo Petrini, créateur du mouvement Slow Food.
      Comme Armanda Dos Santos, thérapeute et formatrice en Ayurveda…
      Et Jean Passe !
      Si tout le monde le dit… alors c’est que ça doit être vrai. C’est bien ce que dis !

    2. La mode du paradoxal

      – « Se nourrir est un acte complexe qui croise des données politiques, économiques, éthiques et spirituelles. […]
      Le thème de la nourriture s’est imposé sur la scène médiatique de nos pays riches depuis quelques années sur un mode paradoxal. Si la question de l’accès à la nourriture n’est plus en France une préoccupation centrale pour la population, à l’exception notable des 8 millions de personnes défavorisées, la réflexion aujourd’hui, s’inscrit dans une problématique multidimensionnelle en raison des objectifs contradictoires et difficilement conciliables auxquels il faut répondre. L’enjeu est en effet de manger des produits de qualité, sans risque pour la santé ni pour l’environnement et de lutter contre « la mal bouffe » qui est devenue un véritable problème de santé publique. »

      ( Les défis de l’alimentation au menu de l’Université d’été du MCC (Mouvement Chrétien des Cadres et dirigeants) – 15/05/2012)

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